05/11/2011

Noter les profs ?

L’évaluation des professeurs par leurs étudiants, aussi inefficace et peu suivie d’effets soit-elle, est régulièrement relancée. Déjà plus ou moins obligatoire dans certaines universités et autres HES, elle vient d’être imposée à Genève (voir Le Courrrier du 4 nov. 2011 : Tous les enseignements de l’UNIGE seront passés au crible). La scolarité obligatoire est-elle à l’abri de cette tendance ?
Vous êtes-vous déjà préoccupé de vérifier si le questionnaire que vous avez rempli à la fin de votre séjour était pris en considération par la direction de l’hôtel ? Probablement pas ; cet exercice vous avait distrait en vacances, donné l’impression fugace que votre avis comptait et que vos suggestions allaient améliorer le sort des touristes suivants. Vous vous êtes acquitté de cette petite tâche bénévolement, sans attendre le moindre remerciement. D’ailleurs, ça tombe bien, parce que jamais aucun retour, malgré l’adresse courriel que vous aviez fournie, ne vous a été fait… Il en va ainsi sûrement de même pour les étudiants qui retournent leurs fiches complétées à la fin des cours et ne voient jamais le moindre changement, ni ne sont informés d’une velléité de procéder à un quelconque ajustement.
Vers le salaire au mérite ?
Certains profs, ainsi que le contenu de leur enseignement, semblent immuables… Tant mieux ou tant pis, c’est selon, mais si l’opinion des enseignés importe en fin de compte si peu, autant abandonner une pratique vaine. C’est toutefois plutôt au contraire que nous assistons. Il faut dire que l’insistance pour systématiser l’évaluation des profs par leurs étudiants, et prendre véritablement en compte des résultats, peut avoir pour principale motivation l’instauration d’une forme de salaire au mérite. Ainsi, en France, la ministre de l’enseignement supérieur de l’époque, Valérie Pécresse, ne s’inquiétait pas de savoir pourquoi cette évaluation, pourtant obligatoire depuis 1997 (réforme Bayrou), n’était pas appliquée, mais revenait il y a trois ans à la charge car elle estimait que, notamment sur la base des appréciations des étudiants, il revenait à l’université non seulement d’établir une grille de critères pour le traitement salarial mais aussi « d’avoir un conseil d’administration stratège et de définir sa politique de primes » (Le Figaro, 22 oct. 2008). L’iniquité d’un système de rémunération individualisé, qui varie en fonction de la qualité supposée des prestations fournies, est patente mais il faudrait, pour appliquer cette méthode contestée, rajouter une modalité contestable. Peut-on réellement faire dépendre le salaire ou la carrière d’un professeur de la note attribuée par un étudiant plus ou moins bien luné ? Cette dérive inquiétante constituerait par ailleurs un drôle d’aveu de faiblesse de la part de l’institution qui reconnaîtrait son incapacité à évaluer les personnes qu’elle engage et entendrait laisser aux « clients » le soin de gérer en partie l’avenir du personnel.
Perdre sa vie à la noter, à comparer…
Il est certes difficile d’imaginer que des élèves mineurs, qu’ils aient quatre ou quinze ans, puissent noter leurs maîtres. Sauf à vouloir démontrer l’absurdité de la frénésie autour des notes – rien de plus facile que d’attribuer des points aux joueurs d’une équipe de foot à l’issue d’un match, d’évaluer un vin, de noter des pots de yoghourt, de comparer le jambon cru espagnol et italien, de classer un produit quelconque, une voiture, un ordinateur par rapport à ses concurrents, etc. et qu’importe l’échelle utilisée, sur 10, 20 ou 100, le consommateur lambda, aussi peu averti soit-il, la comprendra immédiatement – l’école publique n’a pas grand-chose à gagner en cédant à cette supercherie qui consiste à occuper la population entière en lui faisant croire qu’elle participe alors qu’elle subit pour l’essentiel. Cependant, dans une société telle que la nôtre où la consommation est reine, il n’est pas étonnant que le pendant des choix presque illimités (il suffit de songer à l’offre pléthorique pour un objet aussi banal qu’un téléphone, par exemple) soit le besoin presque compulsif de connaître le degré de satisfaction des consommateurs. Mais si les lois du marché et de la concurrence arrivent assez subtilement à autant tenir compte des goûts des personnes qu’à les dicter – ce qui n’est guère rassurant à contempler le monde actuel – il n’y a aucune raison pour que cette mainmise de l’économie dégouline sur le secteur de la formation.

18:28 Publié dans Ecole et société | Lien permanent | Commentaires (9) | |  Facebook

Commentaires

Si on commence à faire noter les profs par les élèves, là c'est tout-à-fait mal parti !

Écrit par : Michel Smet | 05/11/2011

Que le prof qui n'a jamais rien appris de ses élèves se lève ! :-)

Écrit par : Androide | 05/11/2011

Ce serait inhumain surtout si l'on sait qu'en France un projet vise à soumettre les élèves dès la maternelle aux évaluations ,donc danger eugénisme scolaire ceux qui ont vécu les derniers relents de ce système en lisant ce genre d'article crient au scandale tout simplement
Ce monde des apparences qui est vôtre vous trahira à un moment ou l'autre et alors vous conviendrez du manque de réalisme dans lequel tout le monde excepté ceux ayant l'âge de leurs neurones .Ce monde dans lequel vous prenez plaisir à vouloir en entrainer d'autres qui par peur n'osent pas refuser .Finalement on semblait avoir évolué depuis la fin de la guerre en lisant ces notes évaluations et autres tintiouins scolaire on se rend compte qu'il n'en est rien
Dommage quel gâchi pour les jeunes générations qui avaient des ancêtres universitaires ayant eu le bon gout d'éclairer leur avenir par des méthodes simples mais efficaces permettant justement ce fameux développement durable,alors si durable il était vous en avez fait quoi?
Aussi ne venez jamais parler de développement durable aux ainés ils vous riraient à la face

Écrit par : lovsmeralda | 06/11/2011

Je propose que dans la foulée, on note les politiciens et le DIP. Cela ferait peut-être avancer le schmilblick...

Écrit par : lucide | 06/11/2011

Cher Olivier, il ressort à la lecture de ton billet une sorte de gêne provenant sans doute du fait qu'en voulant préserver les professeurs de la notation, tu renforces encore le vide intersidéral qui existe déjà, au sein de l'institution actuelle qu'est l'école, entre le professeur et l'élève (sans compter sur le fait que tu en viens, certes pour les besoins de l'analogie avec l'Hôtel, à parler des élèves en terme de "clients"...)...
Bien sûr je m'oppose à toute forme de note et de sélection, et donc ce serait aberrant de défendre les notes et les sélections (au nom du mérite pour fixer des salaires) pour les profs : néanmoins le système méritocratique qui voit l'élève comme un pion qui doit s'adapter pour passer les échelons à travers des milliers d'évaluations de toutes sortes, aura comme tu le laisses bien penser, toute logique de faire de même avec les professeurs et leur échelle salariale, promotion au sein de l'institution, etc.
Pour moi un des combats fondamentaux doit être de réduire cette "espace intersidéral" entre l'enseignant et l'enseigné (comme bien dit ci-dessus par Androide, "Que le prof qui n'a jamais rien appris de ses élèves se lève !") : cela ne veut bien sûr pas dire de noter de manière identique les élèves des professeurs (encore que... il faudra peut-être imposer un système déshumanisant à des enseignants, adultes et vaccinés, pour que l'on se rend compte de la bêtise de la chose...pour les enseignés, jeunes et frêles, donc pas capables de se rebeller) mais de s'opposer à toute sélection basée sur le mérite et à créer des réelles conditions nécessaires à l'égalité des chances. Mais ça on sera d'accord, je n'en doute - évidemment - pas ;)

Mais quoi qu'il en soit merci à toi de tirer la sonnette d'alarme sur cette question.

Écrit par : Julien Cart | 07/11/2011

Oui, cette mode de vouloir tout noter, tout évaluer est dangereuse:
1. Elle réifie l'humain.
2. Elle sape même la fonction de “maître”. Enseigner, c'est transmettre des connaissances et provoquer la pensée de ses élèves. Ce n'est pas chercher à séduire à n'importe quel prix ses élèves.
Bref, c'est vraiment le retour au début du XXe siècle avec son obsession de tout mesurer!!!

Écrit par : Michèle Roullet | 07/11/2011

J'ai un ami qui travaille dans une école. D'après ce qu'il me raconte, si les enseignants pouvaient noter leur directeur, avec un salaire au mérite, il serait payé moins qu'une caissière d'un supermarché.

Écrit par : Johann | 13/11/2011

Votre truc, c'est vraiment l'hôpital qui se moque de la charité... Bon dieu, mais que font les profs toute la journée, sinon noter les élèves, collégiens ou étudiants?

Et cette corporation doit être le fidèle reflet de la société, non? Donc des bons (heureusement), des moyens et médiocres (sans doute la majorité) et des mauvais...

Et donc, pourquoi ne pas évaluer, de sorte à identifier les mauvais profs?

Écrit par : Déblogueur | 13/11/2011

Peut-on réellement faire dépendre le salaire ou la carrière d’un étudiant de la note attribuée par un professeur plus ou moins bien luné ?

:-)

Écrit par : Lala | 13/11/2011

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